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Moments d'Histoire


XVIIIe siècle
Le point de vue du zoologue «Le loup ne s'attaque à l'homme qu'à de très rares exceptions»

Au premier rang des défenseurs des loups : les zoologues. Michel Louis est l'un d'entre eux. Fondateur du parc animalier d'Amnéville, en Moselle, il a mené une étude fouillée pour identifier la bête du Gévaudan. Il est catégorique : il ne s'agit pas d'un loup !

Par Eric Pincas

Historia - Deux cent cinquante ans après les faits, la bête du Gévaudan refait surface au cinéma. Pourquoi cette histoire suscite-t-elle une telle fascination ?

Michel Louis - Je trouve étonnant qu'il ait fallu attendre l'an 2000 pour faire un long métrage sur la bête du Gévaudan qui, mis à part un téléfilm pour Le Tribunal de l'impossible , en 1967, n'a jamais été portée à l'écran. Tous les animaux potentiellement dangereux ont fait l'objet de films à sensations. En France, on dispose d'une histoire réelle, vécue, qui s'est soldée par beaucoup plus de morts que dans toutes les fictions qui ont été réalisées. Deux éléments expliquent l'attrait pour un tel sujet : l'engouement du public pour les animaux, notamment les fauves, et le goût du mystère basé sur une histoire vraie et pas si lointaine.

H. - A partir de quand s'intéresse-t-on au loup de façon scientifique ?

M. L. - Lorsque apparaît l'éthologie, l'étude du comportement des animaux, dans le courant des années 1970. On s'est alors aperçu que toutes les croyances anciennes étaient fausses. Le prédateur répond à un comportement inné qui est d'assurer sa subsistance en prenant le moins de risques possibles et en dépensant le minimum d'énergie.

H. - Pourquoi est-il impossible de dresser un loup ?

M. L. - C'est un animal beaucoup trop craintif qui, de plus, a une peur panique de l'homme. Dans les ménageries autrefois, on a essayé de dresser des loups, sans succès. Pour dresser un loup ou un chien à l'attaque, il faut lui donner du mordant, le rendre agressif. Par cette méthode, on ferait du loup un animal traumatisé à vie.

H. - La thèse des historiens des années 1970 s'appuie sur l'existence de trois loups issus d'une même portée. Qu'en pensez-vous ?

M. L. - Cette thèse est complètement fausse. Quand on a éliminé les récits où les loups se contentent de manger les cadavres et quelques cas d'attaques occasionnées par des loups enragés, les documents attestent simplement qu'à l'époque de la Bête, le nombre d'êtres humains vraiment attaqués et tués par des loups est quasiment nul. Quant à l'histoire de la portée, elle ne résiste pas à l'examen des faits. La multiplicité des attaques est due à un animal conditionné pour tuer. J'ai étudié en détail l'itinéraire de la Bête. Lorsque, repoussée par des battues, elle se déplace dans le nord du pays, elle met vingt-quatre heures. Ceci n'a rien d'extraordinaire quand on sait qu'un loup est capable de faire 200 kilomètres en une nuit. A aucun moment l'étude de l'itinéraire, les questions de lieu et de temps entre deux attaques ne s'opposent à ce qu'il s'agisse du même animal, au contraire !

H. - Pour vous, la bête du Gévaudan relève du phénomène d'hybridation. Pouvez-vous préciser ?

M. L. - Il faut d'abord que deux espèces puissent s'hybrider. Or, il est impossible d'hybrider un lion à une hyène ou un lion à une ourse, comme le prétendait Duhamel, le capitaine des dragons. Si deux espèces ont le même nom de genre, par exemple Canis , pour le chien et le loup, alors elles peuvent s'hybrider. Il m'est apparu évident que la Bête est un canidé, par sa formule dentaire qui compte quarante dents. Sa propension à parcourir de longues distances renvoie davantage aux canidés qu'aux félidés. Elle a manifestement des traits physiques et comportementaux du loup. Mais elle a aussi des traits physiques qui appartiennent au chien. L'agressivité est également propre au chien. On en arrive donc au résultat suivant : la Bête est le résultat de l'hybridation d'un loup et d'une chienne. Pour être vraiment « imprégnée », pour pouvoir être dressée dès son plus jeune âge, la Bête n'a pu avoir qu'une chienne comme mère, seule capable de rester au contact de l'homme. Les animaux imprégnés sont beaucoup plus dangereux que ceux restés à l'état sauvage, parce qu'ils perdent une grande partie de leur crainte de l'homme.

H. - Cet animal hybride était-il instinctivement tueur ou a-t-il fallu l'intervention de l'homme pour attiser cette aptitude, à l'instar des pitt-bulls aujourd'hui ?

M. L. - Je ne vous apprendrai rien en vous disant que vous pouvez rencontrer des pitt-bulls adorables. Ils sont méchants parce qu'on les rend méchants. Ce genre d'animal imprégné porte un nom : un demi-loup, croisement au premier degré d'un loup et d'une chienne. Il est évident qu'il n'était pas naturellement tueur. La bête du Gévaudan est manifestement le résultat d'un véritable conditionnement. Même en admettant l'imprégnation, ça n'explique absolument pas les hécatombes auxquelles elle s'est livrée. Seul le fait que l'animal ait été dressé par des mains criminelles peut expliquer qu'il y ait eu cent trente victimes.

H. - La dépouille de la Bête a été autopsiée. Pourquoi n'a-t-on pas défini sa nature exacte ?

M. L. - La première bête, abattue par Antoine de Beauterne en 1765, a fait l'objet d'une autopsie éclair. En quelques heures, l'arquebusier de Louis XV abat la soi-disant Bête, lui et ses compagnons reviennent au château de Besset, après avoir fait reconnaître la Bête par des témoins peu fiables. L'après-midi même, la dépouille part pour Clermont, direction Versailles. Il faut qu'elle disparaisse très vite avant que les authentiques témoins dénoncent la manoeuvre. L'autopsie révèle donc que c'est un loup, ce dont personne ne doute, et surtout pas moi. Quant à la vraie Bête, tuée par Jean Chastel en 1767, elle est restée pendant des semaines au château où on l'a transportée. D'ailleurs, quand elle arrive à Versailles, en plein été, elle sent très mauvais, ce qui déplaît au roi. Elle est d'ailleurs très vite enterrée. Le procès-verbal du notaire Marin, qui a contresigné l'autopsie, dit qu'on lui a présenté cet animal, qui lui a paru être un loup, mais un loup tout à fait extraordinaire et bien différent par sa couleur et ses proportions des loups qu'on voit dans ce pays. Pourquoi commence-t-il son compte-rendu de manière aussi bizarre ? Tout simplement parce que la version officielle veut que la bête du Gévaudan ait été tuée un an et demi plus tôt par l'envoyé du roi. Depuis, Versailles ne veut plus entendre parler de la Bête. Dire que celle-ci n'était pas un loup risquait de compromettre sa carrière. Il s'en tire donc comme il peut. A le lire, il est évident qu'il ne s'agit pas d'un loup. Il relève une marque blanche en forme de coeur qui n'existe chez aucun loup mais chez beaucoup de chiens.

H. - Des corps décapités, des victimes en majorité féminines, souvent des enfants. Autant d'indices signes d'une ritualisation du crime derrière lequel se cache la main de l'homme ?

M. L. - Bien évidemment. En revanche, la répartition des victimes suivant les sexes n'est pas forcément l'expression d'une perversion sexuelle. S'il y a eu des victimes en majorité féminines, c'est tout simplement parce qu'elles étaient préposées à la surveillance des troupeaux. Les enfants étaient les plus exposés, et de loin ! Très jeunes, on les envoyait garder les troupeaux. La façon dont on a retrouvé les corps de certaines victimes traduit la présence d'un sadique, au sens psychiatrique le plus extrême.

H. - Vous incriminez Antoine Chastel et le marquis de Saint-Alban. Qui étaient-ils et pourquoi eux ?

M. L. - L'idée de l'animal dressé est l'oeuvre d'un seigneur de la haute aristocratie languedocienne, Jean-François-Charles de Morangiès, marquis de Saint-Alban. Officier tombé en disgrâce, il est la honte de l'aristocratie du pays. Par un recoupement de présomptions, il apparaît plus que suspect. Des documents que j'ai consultés à la Bibliothèque nationale, tel l'ouvrage de Marc Chassaigne Les Procès du comte de Morangiès, me confortent dans cette hypothèse. Il possédait à Villefort près de la forêt de Mercoire, là où ont commencé les ravages de la Bête, un château inaccessible. Sans nul doute que la phase finale du dressage a eu lieu à cet endroit. Antoine Chastel est le dresseur. Il est issu d'un clan réputé sorcier. Son père, Jean Chastel, est appelé « fils de sorcière ». On les soupçonne de dresser des loups, ce qui je le rappelle est impossible, pour détrousser les gens. Ce sont donc des gens qu'on craint. Antoine de Beauterne écrit dans un rapport : « Ce sont des gens mal réputés capables de toute violence et de faire des mauvais coups. » La rencontre entre le fils Morangiès et le fils Chastel est fortuite. On sait de façon certaine, documents historiques à l'appui, que Jean-François-Charles de Morangiès a tenu garnison à Minorque, sur la route de l'Afrique du Nord, jusqu'à un an avant l'apparition de la Bête. On sait, par la tradition cette fois, qu'Antoine Chastel qui a fui très jeune le domicile familial est descendu vers le sud. Prisonnier des barbaresques en Afrique du Nord, il aurait été employé dans une ménagerie pour apprivoiser les fauves. C'est sur la route du sud qu'il rencontre Morangiès. Tout deux se reconnaissent par le patois gablou. En se mettant au service de Morangiès, Chastel gagne une protection. Il agit guidé par un esprit pervers. Complicité des deux personnages dans un but de pure perversion. Sadisme très classsique pour Antoine Chastel, la vue du sang. Un psychiatre m'a dit que l'extrême du sadisme est le viol de cadavres d'où les corps déshabillés... Chez Morangiès, le sadisme est différent. Sa jouissance perverse : le désordre monstrueux qu'il a provoqué, et le nombre effarant de victimes qu'il ajoute les unes après les autres à son tableau de chasse.

H. - Les résultats de vos travaux lèvent-ils définitivement le voile sur cette affaire ? Si oui, quels sont les éléments nouveaux ?

M. L. - La thèse de l'hybridation loup-chienne n'avait jamais été émise. Elle a été complétée par les découvertes d'autres historiens et zoologues, par exemple, la cuirasse en peau de sanglier protégeant la Bête. J'ai associé dans mes recherches la tradition et l'Histoire. J'ai dépoussiéré les thèses d'Abel Chevalley et d'Henri Pourrat, en essayant de voir quelles étaient les pièces communes par rapports aux réalités historiques incontestables. Ai-je définitivement levé le voile sur cette affaire ? Ce serait prétentieux de dire oui. Sur la thèse de l'hybridation et du dressage, je suis convaincu d'être dans le vrai. J'attends depuis 1992 qu'on me démontre le contraire. Sur l'identité des coupables, aucun doute concernant Chastel, quant à Morangiès ce ne sont que de fortes présomptions.



© Historia mensuel - 01/02/2001 - 650 - Rubrique Moments d'Histoire - P 36 - 1763 mots - Dossier :

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